Histoires, anecdotes et légendes acadiennes
par Roger Hétu
Grand-Pré, Bassin des Mines, Acadie.

 

La goélette du père Belliveau

Jean Belliveau (le jeune), fils de Jean et Jeanne Bourg, époux de Magdeleine Melanson, est mort le 13 septembre 1707, suite aux blessures infligées lors de l'invasion des anglais à Port-Royal.

Plus tard, au moment de quitter Port-Royal, le flibustier Louis-Pierre Morpain avait fait cadeau de l'une de ses prises [un bateau capturé au large de la Nouvelle Angleterre] à une pauvre femme, mère de 4 enfants, dont le mari avait été tué et la maison brûlée. Il s'agissait de la veuve de Belliveau. Depuis, l'histoire de la famille Belliveau est souvent une histoire de bateaux.

Pierre Belliveau, frère de Charles qui s'installa à St-Jacques-de-L'Achigan (Lanaudière), tous deux fils de Charles Belliveau, le héros du Pembroke, et de Marguerite Granger, naquit sur les rives de la rivière Dauphin le 16 mai 1734.

Jeune célibataire de 21 ans lors de la déportation, Pierre s'échappa dans la forêt avec les trois frères LeBlanc: Joseph dit Godjeau, Bonaventure dit Bounan et Charles-Grégoire dit Charlitte-le-fort. Ces derniers étaient les fils de Paul dit Polet LeBlanc et Marie-Josèphe Richard.

Les 4 compagnons fugitifs trouvent finalement refuge à Coverdale (environ 10 kilomètres de Moncton). Lors de l'été 1756, la nourriture se faisant rare, Pierre Belliveau propose de rechercher du bétail qui pourrait avoir survécu l'hiver dans les bois de Chignectou. Il partit avec les frères LeBlanc et Cyprien Gautreau natif de ce district.

En arrivant près de Sackville, le groupe remarque une goélette au fond de la rivière Tintamarre, à marée basse. Pierre reconnaît aussitôt la goélette de son père, qui comme tous les navires acadiens, fut confisquée sous les ordres du 12 juillet 1755 par le Major John Handfield, commandant d'Annapolis Royal. Pierre résolut de capturer ce qui appartenait moralement à sa famille. Après avoir élaboré un plan, les cinq compagnons montèrent à bord de la goélette sous prétexte d'acheter du tabac.

Le capitaine, à qui le gouvernement promettait une récompense en échange de prisonniers acadiens, était enchanté de l'insouciance de ces visiteurs. Lorsque la marée commença à remonter, Pierre fit les salutations d'usage et prétendit quitter. C'est alors que le capitaine annonça qu'il était son prisonnier et donna l'ordre aux trois matelots de l'équipage de les jeter dans la cale. Mais Charlitte-le-fort, qui avait la force de 4 hommes, avait saisi la barre du treuil (cabestan). Lorsque Pierre cria "frappe Charlitte", la lourde barre écrasa successivement les trois têtes de matelots. Enragé, le capitaine appela son second, un homme très fort, qui sortit aussitôt de la cabine. Il agrippa Pierre Belliveau qui cria "frappe Charlitte". Le second, tenant toujours Belliveau, tomba par dessus bord. Un deuxième coup de barre acheva le marin et dégagea Pierre qui put remonter sur le bateau. Quant au capitaine, qui à genou suppliait les nouveaux maîtres, il s'évanouit tout comme la récompense convoitée.

La goélette fut amenée sur la rivière Petitcodiac et dissimulée dans une crique de Coverdale. Ils furent présumément capturés plus tard, car on retrouve la plupart de leurs noms sur la liste des prisonniers du fort Edward (Windsor).

Vers 1768, Pierre Belliveau et les trois frères LeBlanc sont sur la rive ouest de la rivière Memramcook. Pierre Belliveau épousa Anne Girouard. Joseph dit Coudjeau LeBlanc, Charles-Grégoire dit Charlitte LeBlanc et Bonaventure dit Bounan LeBlanc épousèrent respectivement Agnès, Théotiste et Rosalie Belliveau tous trois cousines germaines de Pierre Belliveau, filles de Pierre Piau Belliveau et de Jeanne Gaudet.

Un autre membre de la famille Belliveau, une autre histoire de bateaux...

Pierre Piau Belliveau était le frère de Charles, le héros du Pembroke, et donc l'oncle du Pierre Belliveau qui s'empara à Sackville, de la goélette de son père, qui avait été confisquée par les anglais. Pierre Piau est né le 4 août 1706; il épousa Jeanne Gaudet, la fille de Bernard Gaudet et Jeanne Terriot.

En août 1755, à la première apparition des vaisseaux, tous les acadiens de la rivière Dauphin (Annapolis), résidant en amont du fort, fuirent dans la forêt. Après quelques jours, la plupart revinrent à leur domicile. Mais Pierre Piau Belliveau et quelques familles voisines d'en aval du fort se réfugièrent d'abord au village des Gaudet (aujourd'hui Bridgetown). De là, ils traversèrent la montagne Nord pour se rendre à l'anse Ste-Croix (près de Hampton), où on y avait caché plusieurs bateaux de pêche. Heureusement,  ces bateaux échappèrent à la confiscation décrétée par le Major Handfield. La caravane de Belliveau remonta la baie une quarantaine de kilomètres jusqu'à un petit port appelé aujourd'hui "French Cross Point", près de Morden. Durant le mois d'octobre, ils furent témoins de plusieurs convois dans la Baie de Fundy. Il s'agissait fort probablement de vaisseaux transportant les déportés de Chignecto ou du bassin des Mines. En effet,  1045 prisonniers acadiens du district de Chignecto, 1505 de Grand-pré et 1100 de Pigiguit furent déportés durant cette période.

S'ils étaient restés plus longtemps, ils auraient sûrement vu d'autres convois en décembre. Mais ayant appris le sort des 1664 compatriotes de Port-Royal qui furent déportés le 8 décembre, ils décidèrent de rechercher un refuge plus sûr. Le 9 décembre, après avoir érigé une croix en mémoire de leur séjour à cet endroit devenu Morden, ils levèrent les voiles. La caravane se dirigea vers ce qui est aujourd'hui Digby Neck, et utilisa le Petit Passage pour entrer dans la baie Ste-Marie. Elle remonta la baie Ste-Marie pendant 9 kilomètres jusqu'à l'anse des Belliveau. Il y avait à cette époque une petite île qui fut nommée plus tard Île-à-Piau. Puis lorsque cette dernière disparut en rejoignant la côte, cet endroit fut renommé Pointe à Major Doucet. C'est sur cette île que nos acadiens fugitifs passèrent l'hiver 1755-1756. Plusieurs y furent enterrés.

.Au printemps 1756, la caravane de Pierre Piau Belliveau reprit la mer en direction de la baie de Chignecto. Puis elle entra dans la baie de Chipoudie, et enfin remonta la rivière Petitcodiac jusqu'au village acadien de Coverdale. Mais il y avait tant de misère que le groupe décida de chercher refuge ailleurs. Ils marchèrent environ 150 kilomètres à travers la forêt, en passant par Cocagne, pour se rendre à Nelson sur la rivière Miramichi. Il y avait là autant sinon plus de misère qu'à Coverdale. Des réfugiés acadiens mourraient de faim à chaque jour. Plusieurs membres de la caravane de Piau furent enterrés à Nelson. Belliveau dirigea son groupe jusqu'à Restigouche, où il demeura quelques années.

Il retourna à Coverdale avant le raid de McKenzies à Restigouche. En 1768, Pierre Piau Belliveau s'établit avec son fils Joseph, sur la rive ouest de la rivière Memramcook, où vivent aujourd'hui plusieurs de leurs descendants.

Le sort des acadiens fugitifs fût-il plus enviable que celui des acadiens déportés ?

Sources
La Société Historique Acadienne, le 30ième Cahier, Vol III no. 10 (Placide Gaudet)
Dictionnaire généalogique des familles acadiennes. Stephen White
Base de données Worldconnect, Maurice A. Leblanc