Histoires, anecdotes et légendes acadiennes
par Roger Hétu
Grand-Pré, Bassin des Mines, Acadie

Le Pembroke vira de cap...

Antoine Belliveau, né vers 1621 à La Chaussée de Loudun en France, épouse vers 1651, Andrée Guyon, veuve d'un dénommé Bernard, et fille de Jean Guyon et Mathurine Robin. Il exploitait le marais salé quelques de kilomètres en aval de Port-Royal sur la rive sud de la rivière Dauphin.

Les voisins d'en face, sur la rive nord, sont les Bourque. Vers 1673, Jean Belliveau, né vers 1652, seul fils d'Antoine, épouse Jeanne Bourque, fille d'Antoine et Antoinette Landry. De cette union naissent trois fils (Jean, Charles et Antoine) et deux filles (Marguerite et Madeleine). L'aîné Jean fut le père de deux des plus illustres héros de la déportation: Charles et Pierre-Piau. Jean avait épousé en 1696, Madeleine Melanson, fille de Charles Melanson et Marie Dugas. Charles Melanson, huguenot, avait renoncé au protestantisme en 1664, lorsqu'il épousa Marie Dugas.

Ces Melanson étaient installés près de la Pointe-aux-Chênes, sur la rive nord de la rivière Dauphin, à environ 6,5 kilomètres en aval de Port-Royal. Ce lieu, (près de Lower-Granville) est devenu le site archéologique "Melanson Settlement" de Parcs Canada.

Charles Belliveau, notre héro, fils de Jean Belliveau et Madeleine Melanson, fut baptisé à Port-Royal en 1697. À Grand Pré, le 3 novembre 1717, il épouse Marguerite Granger, fille de René et Marguerite Theriot. Huit enfants sont nés de cette union, dont Charles, fils, l'ancêtre des nombreux Béliveau (épellation québécoise) de la grande région Lanaudière. Le père et le fils avaient été déportés dans des bateaux différents. Après une dizaine d'années de déportation au Massachusetts, Charles le fils était dans la région de Lanaudière (Québec). Six des enfants de Charles (fils) Béliveau et Osithe Dugas se marièrent à St-Jacques-de-L'Achigan.

Voici l'histoire de Charles Belliveau, le père, époux de Marguerite Granger, héros du Pembroke, qui nous est connue grâce à une présentation de Placide Gaudet à Bridgetown N.É., le 18 juillet 1922.

Entre le 14 et le 17 novembre 1755, les bateaux devant servir à la déportation des français-neutres de la rivière Dauphin, arrivèrent devant Annapolis Royal. Manquait à ce rendez-vous le voilier Pembroke et ses provisions. Le Pembroke, qui avait perdu son mât principal cassé lors d'une tempête, atteignit Annapolis Royal qu'à la fin novembre.
Charles Belliveau reçut l'ordre de remplacer ce mât, ce qu'il fit. Lorsque l'ouvrage fut terminé, il demanda à être payé, ce qui provoqua un éclat de rire du capitaine. Charles Belliveau, ayant un tempérament à ne pas se laisser marcher sur les pieds, saisit sa hache de charpentier et menaça de fendre le nouveau mât. Le prix convenu fut payé. Ironie du sort, c'est justement sur le Pembroke que Charles fut embarqué pour la déportation.

La plupart des navires servant à la déportation, étaient des vaisseaux de transport de bétail, modifiés pour une cargaison humaine. La hauteur de chaque pont était telle qu'il était impossible de s'y tenir debout. Le nombre de passager empêchait que tous puissent s'étendre. La destination était inconnue des prisonniers. L'air y était irrespirable.

Le Pembroke, un voilier de 42 tonneaux, avait à son bord 33 hommes, 37 femmes, 70 fils et 92 filles. Le 8 décembre 1755, le vaisseau quittait l'île-aux-Chèvres à l'embouchure de la rivière Dauphin (aujourd'hui Rivière Annapolis), pour se rendre en Caroline du Nord. Les autres navires du convoi, totalisant 1664 prisonniers acadiens, avaient comme destinations le Massachusetts, le Connecticut, New-York et la Caroline du Sud. Sauf le Pembroke, chaque navire atteignit sa destination. Le Baltimore, un navire de guerre, dirigea le convoi de 7 navires jusqu'à New-York, le reste du trajet devant se faire sans escorte.

Pour éviter la suffocation, à tour de rôle, on permettait à 6 prisonniers acadiens de sortir sur le pont supérieur, pour une vingtaine de minutes. Charles Belliveau planifia une surprise. Il choisit 5 des hommes les plus forts et leur expliqua ce qu'ils devaient faire. Sur le pont supérieur, lorsque l'ordre fut donné de retourner dans la cale, Belliveau et ses 5 compagnons sortirent rapidement. Avant même que l'écoutille fut refermée, un acadien du nom de Beaulieu, ancien capitaine de vaisseau, homme d'une force herculéenne, assomma d'un vigoureux coup de poing, la sentinelle anglaise. Ce fut le signal de la révolte. Les autres vinrent, par l'écoutille restée ouverte, prêter main forte au groupe des six audacieux. En moins de deux, le capitaine et son équipage furent neutralisés.

Charles Belliveau prit en charge le voilier qui vira immédiatement de cap. Le vent étant fort, l'ex-capitaine tenta d'apeurer le nouvel équipage, en criant que le mât principal avait une faiblesse et allait briser. Le malheureux avait oublié que c'était justement ce Charles Belliveau qui avait installé ce nouveau mât.

Plusieurs capitaines acadiens, Fontaine dit Beaulieu, Belliveau et autres, prirent à tour de rôle le gouvernail.

Parti de l'Île-aux-Chèvres le 8 décembre, le Pembroke déchargea sa cargaison humaine au port de Saint-Jean (Nouveau Brunswick) le 8 février 1756.

A peu près au même moment, un navire anglais, flottant un pavillon français dans le but d'approcher et de faire prisonnier les indiens alliés des français de cette baie, avait aperçu le Pembroke. Les acadiens mirent alors feu au vaisseau et remontèrent à pied le fleuve Saint-Jean.

Plusieurs des 32 familles fugitives du Pembroke quittèrent la région, pour se rendre au Québec. Plusieurs moururent en route. La calamité s'acharnât sur ceux qui avaient réussi à atteindre la ville de Québec, car l'épidémie de la petite variole de 1757-1758 décima une grande partie du groupe. C'est cette fièvre qui tua Charles Belliveau en 1758, à la ville de Québec.

Parmi les révoltés du Pembroke, outre Belliveau et Fontaine dit Beaulieu citons Denis Petiteau-Sincenne, Pierre Guilbeau et Charles Mélançon, dont les descendants demeurent aujourd'hui dans la région Lanaudière.

Sources
Les Acadiens avant 1755, Régis Brun.
La Société Historique Acadienne, le 30ième Cahier, Vol III no. 10, Placide Gaudet.
Dictionnaire Généalogique des Familles Acadiennes, Stephen White.
Les Acadiens du Québec, Pierre-Maurice Hébert